
sorti le 04 novembre 2019.
- 01 barefoot
- 02 low tide cavern I
- 03 native forests
- 04 tūīs garden
- 05 glassbirds (feat.SVQO)
- 06 low tide cavern II
- 07 shells
- 08 low tide cavern III
- 09 franz josef glacier
- 10 gemme IV + tūīs garden (hurricane version)
Titres 1, 2, 3, 4, 6, 7, 8 et 9 composés, interprétés et produits par Benjamin Gibert, enregistrés à Muriwai (Nouvelle-Zélande), 2019. Échantillons de sons naturels enregistrés par Benjamin Gibert.
Titre 9 composé par Benjamin Gibert & SVQO, produit par SVQO, enregistré à Lyon (France) et Porto Alegre (Brésil), 2013–2021.
Titre 10 composé et produit par Benjamin Gibert, enregistré à Muriwai (Nouvelle-Zélande) ainsi qu’à l’Abbaye Royale de Fontevraud et dans la forêt du Meygal (France), 2021.
Artwork par Thomas Vaillant & Benjamin Gibert
Enregistré, mixé et masterisé par Benjamin Gibert lors de la résidence Earthskin à Muriwai, Nouvelle-Zélande

Taihua se déploie comme un récit immersif, suivant un voyageur qui se dissout lentement dans les paysages qu’il traverse. L’intention était d’inviter l’auditeur à s’abandonner au voyage, à explorer sans chercher le contrôle, à s’ajuster, et à rester dans un état d’ouverture plutôt que de maîtrise. Pour l’artwork, j’ai imaginé ce marcheur pieds nus pris dans l’écume, d’abord éclaboussé, puis englouti, perdant progressivement ses contours à mesure qu’il se fond dans l’environnement.

Antichambre de l’océan.
Taihua désigne la zone intertidale, l’espace situé entre les limites de la marée basse et de la marée haute.
Nous avons arpenté de nombreux 'taihuas' en Nouvelle-Zélande, à la recherche de sons et de bruits, de coquillages, de points de vue sur les forêts natives ou sur des îles lointaines.
Nous avons longé un océan puissant et souvent agité, surfé sur les vagues de la marée montante et couru pieds nus sur le 'taihua' humide de la plage de Muriwai. Nous y avons observé le crépuscule, photographié des ciels roses, la surface de l’eau comme un miroir. Nous avons capturé l’écho de grottes accessibles uniquement à marée basse. Nous avons étudié le sable couvert de coquillages sonores…
Puis nous sommes allés plus loin dans les terres, le long des rivières, toujours pieds nus. Nous nous sommes immergés dans les forêts natives, entourés d’oiseaux endémiques. Toutes les pièces de Taihua parlent d’hyper-localité : elles contiennent des sons récoltés sur place, des phrases mélodiques frénétiques du tūī ou du piwakawaka aux motifs rythmiques rapides des insectes. L’humain a aussi son rôle dans cette histoire : il a simplement pris soin d’enlever ses chaussures.







barefoot
Je crois que j'ai ressenti cet état de « dissolution » dans le lieu le jour où nous avons parcouru le Goldie Bush Track.
Le sentier était imprévisible, parfois imperceptible dans la densité de la forêt. Il longe le ruisseau Mokoroa, nous obligeant à le traverser plus d’une dizaine de fois, là où les berges devenaient trop abruptes. Partir en randonnée demande un minimum de préparation. Nous avons enfilé nos chaussures de marche, solides, confortables, tout-terrain, qui, une fois retirées, laissent le pied humide, légèrement fatigué et un peu étourdi.
Pour progresser plus profondément dans la forêt, il fallait traverser le ruisseau à plusieurs reprises, ce qui impliquait d’enlever nos chaussures pour ne pas les tremper. Au bout d’un moment, nous avons décidé de ne plus les enfiler et de poursuivre pieds nus, avec cette sensation collante de terre fraîche et humide. Nos pas et notre manière de marcher ont alors adopté un rythme complètement différent.


On nous a demandé d’enlever nos chaussures dès notre arrivée. Nous avons tout fait pieds nus. Randonnées, courses, visites aux voisins, exploration. Cette expérience a profondément influencé la création de l’album. C’est quelque chose de très simple, mais qui m’a accompagné tout du long, presque de manière obsessionnelle, parce que je n’y suis pas habitué. J’ai décidé d’ouvrir le disque avec une piste pieds nus, comme un rituel d’entrée sans chaussures.

low tide cavern
Le tableau des marées épinglé dans la cuisine nous permettait de choisir le bon moment pour explorer la grotte de Maori Bay. Une grotte tour à tour submergée puis révélée, dont les parois dévoilaient tout un écosystème marin.
Son architecture naturelle, son volume, sa géométrie et sa densité renvoient une réverbération presque monastique, hors du monde, comme une antichambre de la mer.
Certaines fréquences résonnent avec une clarté inattendue, avec le fracas des vagues en arrière-plan, comme retenu derrière un rideau.
Cette fois-ci, l’objectif n’était pas de collecter des objets sonores locaux, mais de capter le corps même du lieu. J'ai composé une série de phrases mélodiques simples au synthétiseur, avec un langage musical assez minimal, puis je les ai diffusées à l’intérieur de cette caverne découverte, pour en récupérer la réverbération et questionner l’espace comme paramètre compositionnel. L’exercice s’est décliné en trois variations, chacune projetant une humeur différente dans un même espace.



native forests
Nous étions en train de traverser une vallée de l’île du Sud quand, en faisant une pause au bord d’un chemin, assis dans l’herbe, j’entendais autour de moi les insectes former une sorte de rythme spatialisé. Cela devait être le début d’un morceau. Il y a une pulsation, un nombre de motifs par minute assez rapide. On frôle sans doute les 130 bpm.
L’idée était de partir de ce qui existait déjà : le tempo naturel donné par les insectes, qui fournissaient aussi une texture proche de celle de cymbales, et de construire une pièce à partir de là. J’imaginais quelque chose d’assez sec, sans harmonies, purement rythmique. Puis, à Muriwai, d’autres insectes ont rejoint l’orchestre, dans un registre plus harmonique.
Le morceau s’est développé par accumulation, étape par étape, au fil de mes découvertes dans la forêt qui entourait la maison. Native Forests parle de cette profusion, cette luxuriance. Je voulais un morceau dense et lumineux, organique, calé sur les patterns rythmiques et harmoniques que j’avais trouvés sous les branches et dans les buissons.
Je me suis fixé la règle de collecter et de travailler avec les sons les plus endémiques possible dans les lieux que je traversais, en écoutant avec une oreille de voyageur, dans un état d’émerveillement constant.



tuis garden
La maison en bois où nous vivions se trouvait dans une petite clairière, entourée d’un potager, de palmiers et de fougères arborescentes. Chaque matin, des dizaines d’oiseaux volaient au-dessus de nos têtes, d’arbre en arbre : des perruches multicolores, des piwakawaka, des pukekos, des riroriro, un ruru nocturne, et bien d’autres. Une grande partie du guide des oiseaux endémiques que j’avais acheté à mon arrivée en Nouvelle-Zélande semblait vivre là, dans ce jardin.
Le grand soliste de cet orchestre était le tūī. Il lançait souvent la même phrase, une séquence obsessionnelle très identifiable. Il y a dans ce chant quelque chose de très cryptique : un enchaînement de notes, grincements, hoquets, ruptures, notes, des fréquences assez dingues.
Dans Tui’s Garden, je voulais créer une progression, depuis le moment où je grimpe dans l’arbre et capture le chant brut du tūī, jusqu’à l’imiter avec mes propres moyens du bord (en l’occurrence, un synthé à table d’ondes), et imaginer une fin en symbiose.
Avec Tui’s Garden, l’ambient et la folktronica se transforment progressivement en une transe IDM envoûtante.


shells
Créer de la musique à partir d’un lieu est peut-être aussi une manière de le solliciter, de le faire résonner activement, en assemblant les matériaux qu’on y trouve et en fabriquant un instrument de musique.
Shells est né d’un artefact. Tout a commencé par un réveil sur une plage couverte de coquilles de buccins vides. Nous en avons ramassé des dizaines en réalisant qu’elles pouvaient fonctionner comme de minuscules instruments à vent. Elles répondent à un phénomène acoustique très simple : plus la coquille est grande, plus le son produit est grave. En soufflant un peu d’air dans chaque coquillage, une fréquence assez nette résonnait.
J’ai donc commencé à trier chaque coquille par note à l’aide d’un accordeur, en mettant de côté celles qui produisaient les sons les plus clairs. Une gamme harmonique composée de six notes de coquilles est rapidement apparue. Pour les assembler, nous avons construit la structure de l’instrument à partir d’une branche de palmier séchée et de corde. Le « shellphone » est né ainsi. Plus tard, les nappes aériennes se sont mêlées aux vagues et ont constitué la base de Shells.



franz josef glacier
Le glacier doit son nom à l’explorateur allemand Julius von Haast, qui le baptisa ainsi en 1865 en référence à un empereur autrichien. Son nom māori est Ka Roimata o Hine Hukatere, ce qui signifie « les larmes de Hine Hukatere ». Selon la légende, la jeune Hine Hukatere aimait gravir les montagnes et finit par convaincre son bien-aimé de l’accompagner. Moins expérimenté que sa fiancée, il fut tragiquement emporté par une avalanche.
Inconsolable, Hine Hukatere pleura sans fin, et ses larmes remplirent la vallée entre les montagnes, formant le glacier que nous connaissons aujourd’hui. Mais le glacier recule, disparaît, comme beaucoup d’autres sur Terre. Les larmes de Hine Hukatere retrouvent leur forme liquide dans un torrent froid et désespéré qui se précipite vers l’océan.
Ce flot transporte des pierres sonores et diffuse un bruit blanc riche en harmoniques. Je voulais que Taihua se conclue par un morceau en amont, dans les hauteurs, plus minéral, plus tendu également. Un morceau qui retranscrive l’état abasourdi dans lequel je me suis senti en voyant les images du glacier il y a trente ans, et son état de fonte aujourd’hui.
Avec Taihua, Benjamin Gibert réunit IDM, field recording et folktronica pour façonner une œuvre à la fois belle et exigeante, où l’inventivité technique se met au service d’un ancrage profond et sincère dans la nature.


